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18/10/2010

VOUS ENTREZ DANS BRUXELLES LIBRE

Pour moi, il n’y a pas de meilleure illustration de la tragédie de Bruxelles que la Porte de Hal. Pendant des siècles, cette grosse tour a été l’un des points d’accès à la ville, qui était alors ceinturée d’un énorme rempart et d’un profond fossé. Après la destruction de ce rempart par Napoléon, elle a été transformée en prison, et puis il a été question de la raser, vers la fin du 19ème. Un architecte enthousiaste l’a alors complètement transformée, lui ajoutant un beau toit pointu et un grand escalier en colimaçon, et la Porte est devenue un musée, ce qu’elle est restée jusqu’à sa fermeture en 2012.

Aujourd’hui, quand on descend de Louise, on lit cette phrase, peinte en gigantesques lettres sur sa façade : VOUS ENTREZ DANS BRUXELLES LIBRE. L’inscription est apparue en septembre 2013, pendant les émeutes dans les Marolles et le bas de Saint-Gilles. La police et l’armée flamande avait formé un cordon entre Louise, le parvis de Saint-Gilles, la gare du Midi et l’église du Sablon, et rien ne pouvait y entrer ou en sortir. Les émeutiers, et la plupart des habitants de la zone concernée, avaient décidé de déclarer leur indépendance à eux, et pour le montrer au monde entier, quelques graffeurs, aidés par des ouvriers polonais avec leur échafaudage, ont tagué cette affirmation sur la tour. Finalement les flics et l’armée y sont allés en force, et « ont repris le contrôle » comme ils disent, mais la phrase est restée. Ils ont essayé de l’enlever, une fois, mais quand les cocktails Molotov ont commencé à voler sur les cars de flics qui escortaient les nettoyeurs, ils ont préféré laisser tomber.

C’est devenu tellement le bordel avec les transports en commun – j’en parlerai plus tard – qu’en général je vais à l’unif à pied. Quand je rentre, je m’arrête près de la station de métro Hôtel des Monnaies, et je regarde la Porte. Les Groen en Blauw sont toujours là en faction, avec leurs barrières Nadar empilés, leur gros 4x4 Land Cruiser de l’Allgemene Reserve, aux vitres recouvertes de grillages, leurs pare-balles « POLITIE » sur leurs vestes en polaire « POLITIE » (c’est le Blauw dans leur surnom), leurs pantalons de treillis vert, jaune et brun (ça c’est le Groen), leurs casques anti-émeutes, leurs Tasers, leurs flashballs, et leurs fusils d’assaut. Il y a un collant bleu autour du chargeur, ce qui veut dire qu’il est rempli de balles en caoutchouc, mais j’ai lu sur un blog qu’ils ont toujours des chargeurs de balles réelles sur eux, au cas où. De toute façon, même une balle en caoutchouc peut être mortelle quand on s’en prend une rafale en pleine gueule. C’est ce qui est arrivé à l’étudiant en sciences politique dont la photo pend maintenant en 2 mètres par 4 sur la façade avant de la bibliothèque de l’ULB.

Ils sont installés dans les anciens locaux du MR, un parti politique de droite autrefois belge francophone et maintenant juste wallon. Les grandes baies vitrées ont été murées, et tout autour de l’entrée il y a des sacs de sable et des barbelés. Quand je passe, je vois souvent ceux qui ne sont pas en faction sortir du Louis Delhaize juste en face. Ils ont des bouteilles de Jupiler, des chips Lays, des pizzas Dr. Oetker. Ce sont les seuls où je peux vraiment voir leur visage. Ils ont les cheveux courts et une barbe de trois jours, et ils n’ont vraiment pas l’air sympa. C’est leur boulot, avant ils étaient vigiles chez Securitas ou Securail, mais le gouvernement flamand ne sous-traite pas la sécurité, alors ces boites ont perdu pas mal de leurs contrats à Bruxelles. Tous les types, enfin les Flamands, qui se sont retrouvés sur le carreau ont été accueillis à bras ouvert dans la police auxiliaire, le nom officiel des Groen en Blauw. Ça doit faire bizarre de passer de la lampe torche au fusil d’assaut, quand même.

Je me souviens d’une annonce des Groen en Blauw que j’ai lu dans le Metro bleu, le seul qui reste ici. Je ne parle pas le flamand, jamais pris le temps de l’apprendre avant, et maintenant je risquerais de me faire tabasser par les types de l’ALB si je le faisais, mais enfin je le devine un peu. Ça disait  : « un encadrement expérimenté ». Ce qui veut dire que tous leurs sous-officiers sont des vétérans de l’Afghanistan. Peut-être une explication des bavures qui se produisent à chaque fois qu’ils amènent des Marocains dans leur bunker. C’est ce que croit que le boucher de la rue du Fort, en tout cas. Un jour que ça chauffait pas mal dans le quartier, ils ont balancé une lacrymo à travers sa vitrine avec un lance-grenade, piqué sa petite tirelire en forme de mosquée Al-Aqsa dans laquelle les vieilles Marocaines mettent des pièces rouges pour aider les enfants palestiniens (« Je vous jure, monsieur, y’avait deux euros à l’intérieur, pas plus, et ils me l’ont pris, mais pourquoi ? »), et surtout ils ont embarqué son rôtissoir à poulets à l’arrière d’un de leurs camions. Il y avait des olives vertes qui trempaient dans une sauce épicée au fond de la lèchefrite.

Moi, au fond, je ne les trouve pas si différents de nous. Je veux dire nous, les Bruxellois. Si on y réfléchit, personne n’aime les Groen en Blauw. La police et l’armée les méprisent : ce ne sont ni de vrais flics ni de vrais militaires. Apparemment, les soldats de la brigade franco-allemande qui gardent la zone européenne les détestent aussi. Et bien sur, les Flamands ne sont pas très contents de devoir payer avec leurs impôts des gens qui passent quand même pour des sortes de SS aux yeux du reste du monde. Et bien nous, les Bruxellois, c’est pareil, personne ne nous aime. Au final, les Wallons sont bien contents d’être débarrassés de nous. Les Liégeois, les Carolos et les autres ont toujours haï les Bruxellois, c’est historique, et ça ne s’est pas arrangé quand des tas de Maghrébins, de Turcs, de Polonais, de Sud-américains et de Français sont venus s’y installer. Les Flamands, c’est un peu plus complexe, mais pour faire simple, ils ne sont vraiment pas ravis d’avoir ce gros tas de francophones pour concitoyens. Quant aux technocrates européens, ils nous considèrent comme des fauteurs de troubles, qui font de leur belle capitale une zone de guerre.

09:33 Publié dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (0)

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