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20/10/2010

Panem et circenses

Parler de zone de guerre, bien sûr, c’est patauger dans l’hyperbole. Je ne suis pas l’auteur de l’expression ; appliquée à Bruxelles, elle revient à un journaliste de TF1 venu couvrir la grande manif pour la démocratie organisée par le Parti indépendantiste, la branche politique de l’ALB. L’intrépide reporter avait mis un casque et un épais pare-balles bleu fluo où il était écrit en très gros : PRESS. Il avait vraiment l’air ridicule, et en plus des jeunes lui ont jeté des canettes vides parce qu’ils l’avaient pris pour un Groen en Blauw.

La plupart du temps, les choses sont plutôt calmes, mais il reste la tension, le malaise, et ça vous prend aux tripes, un peu en fait comme quand le ciel prend cette couleur jaunâtre juste avant un orage. Il y a les patrouilles, les barrières et les barbelés par-ci par là, les rumeurs qui se propagent de blogs en SMS en message sur Facebook. De temps à autre, des violences éclatent dans le bas de Saint-Gilles, autour de l’ULB, derrière la Zone européenne, entre la Bourse et le canal, et puis vers le parc Marie-José à Molenbeek et bien sur au stade Vanden Stock à chaque fois qu’Anderlecht joue à domicile contre une équipe flamande, ce qui d’ailleurs n’est plus arrivé depuis presque un an. Certaines émeutes sont organisées par l’ALB ; ça se voit tout de suite parce que ces types là, ça ne les intéresse pas de faire cramer des bagnoles de pauvres dans un quartier de pauvres. Ils essaient de venir tout casser avenue Louise ou rue Neuve, histoire d’avoir de bonnes vidéos à mettre en ligne que les médias du monde entier viendront récupérer pour leurs JT.

Mais en général, les violences sont spontanées, et seulement très diffusément politiques. Bien sûr, pour les partis francophones bruxellois, tout est politique, mais tout le monde sait très bien qu’il y avait déjà des émeutes avant la scission de la Belgique.

Ça ne tourne pas toujours mal. Les flics arrivent les premiers, déploient leurs unités anti-émeute, et essaient de négocier. En coulisse, leurs officiers s’engueulent avec ceux des Groen en Blauw, qui veulent y aller en force. Le gouverneur de la région envoie son attaché militaire, qui fait un tour en hélico, estime la situation et donne raison aux flics ou aux Groen en Blauw. Si c’est eux qui ont le dernier mot, ça ne traine pas : ils ont des armes « non létales », ils sont là pour « incapaciter » (blesser) un maximum de gens, et quand la fumée des lacrymos se dissipe, ils arrêtent tout ceux qui sont restés à terre. Si les flics prévalent, ça dure plus longtemps, et les hôpitaux sont moins remplis.

Quand ça commence, si on ne tient pas à participer, il vaut mieux rentrer vite chez soi. Les flics passent en voiture, et annoncent l’instauration du couvre-feu, qui a une signification un peu particulière. Il est non seulement interdit de sortir dans la rue, mais en supplément, l’accès au réseau est coupé : plus d’Internet, de téléphone ou de télé, sauf pour ceux qui ont encore une ligne fixe ou une antenne satellite. En fait, le gouvernement flamand a imposé aux fournisseurs d’accès opérant en région bruxelloise d’installer un système permettant de tout couper sur simple injonction judiciaire. Une fois sur trois, l’interrupteur ON ne marche pas et il leur faut 48 heures pour tout rétablir après la fin du couvre-feu.

En théorie, un canal d’urgence géré par l’armée reste accessible, mais les journaux wallons rapportent toujours des faits-divers tragiques au lendemain du couvre-feu, du genre La ligne d’urgence ne fonctionne pas : un enfant de 7 ans meurt après avoir fait une réaction allergique.

A coté de ça, il y a le taux de chômage (plus de 30% dans certaines communes), qui fait qu’on doit vivre d’aides et d’allocations, révocables à tout moment. C’est ce qui a poussé un de mes amis à immigrer, à contrecœur, en Wallonie. Il s’est embrouillé avec un contrôleur dans un bus De Lijn, puis les flics sont arrivés, et sans qu’il ait le temps de comprendre, il est passé en comparution immédiate et le juge lui a fait sauter ses allocs. Le tout en moins de deux heures, et ce n’est pas un record.

Il y a plusieurs explications à ce taux de chômage, dont les deux principales sont « le complot flamand » et « l’accord wallon ». La première théorie, défendue en particulier par un journaliste du Soir dans son livre Panem et circenses, prétend que l’inactivité des Bruxellois est organisée par les Flamands, à travers toutes sortes de mesures discriminatoires. De cette façon, les Bruxellois dépendent des allocations, et de peur de les perdre, évitent de (trop) la ramener. L’autre théorie, en vogue dans les milieux économiques, met en cause l’accord sur Bruxelles passé entre la Wallonie et la Flandre au moment de la scission de la Belgique. Il stipule que les charges sociales sur les salaires des étrangers – en fait, les Wallons – seront fortement réduites en région bruxelloise, et du coup les entreprises n’ont aucun intérêt à employer des citoyens flamands. L’accord avait été salué comme une grande victoire en Wallonie, et dénoncé en Flandre. Et dans les faits, ce sont surtout les citoyens flamands francophones bruxellois qui pâtissent de l’accord.

Je reconnais que j’ai copié cette explication sur un édito lu sur le site du Parti indépendantiste. L’original est plus clair, mais plein d’imprécations contre « les bouseux flamands et wallons, qui par on ne sait quel miracle sont sortis de leurs porcheries pour priver les Bruxellois civilisés de leurs droits ». Soit dit en passant, cette phrase vous laisse imaginer les relations qui existent entre le Parti indépendantiste et le Parti rattachiste (à la Wallonie). Les seuls points communs entre ces deux partis sont une certaine nostalgie pour la Belgique, et une haine tenace contre le Parti européen, qui milite pour l’extension de la zone européenne à tout Bruxelles.

Avec tout ça, on est toujours mieux ici que dans mon pays natal. Les derniers sondages indiquent une bonne progression du FN, qui s’emparerait de presque une centaine de sièges à l’Assemblée. Il semble que cette fois la stratégie de la veuve éplorée employée par la présidente ne suffira pas à assurer une majorité confortable à l’UMP. Si Carla « Isabel Peron » Sarkozy maintient Hortefeux à son poste, il sera peut-être obligé de céder l’Intérieur à Marine Le Pen. Celle-ci a déjà annoncé que le FN voterait systématiquement avec la gauche à l’Assemblée si le parti n’obtenait pas au moins quatre ministère, dont un régalien. Suite à quoi Strauss-Kahn a prévenu que les députés de son parti s’abstiendraient plutôt que de faire le jeu de l’extrême-droite. On dirait bien que cette fois-ci, l’épouvantail Front National a définitivement triomphé de ses créateurs.

09:52 Publié dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (0)

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